Empire II

Ca continue de creuser. Ma tête est un mine, remplie de mineurs miniatures, ou un champ de mine rempli de morceaux et de ratures. J’ai un nom, je suppose, mais là j’ai un blanc. Les médecins m’ont soumis leur nouvelle idée : dès que je perds le fil, je dois commencer par me rappeler de choses simples, évidentes et basiques. J’ai vingt ans. Ou peut-être trente. Comment on voit pas différence ? J’ai l’impression d’en avoir mille. J’habite à Paris. J’aime l’endroit où le soleil a chauffé la moquette à travers les vitres, les fraises, les horloges mais sans le tic tac. Quoi d’autre ? Reprenons. Basique. Simple. Évident. J’aime Guillaume. C’est ça, les boucles brunes, les chemises bien repassées, le parfum qui n’est pas le mien sur les draps. Voilà, j’aime l’homme qui se tient en face de moi en ce moment même. Je trouve ça beau (autant que misérable) de réussir à savoir que je vais faire ma vie avec celui qui me fait face, mais que je suis incapable de me rappeler mon prénom.

– Guillaume ?

– Oui ?

– Comment je m’appelle ?

– Réfléchis ma chérie. Les médecins ont dit que ça ne servait à rien que je te le rappelle. Il faut que tu le retrouves par toi même.

– Je te préviens, si je ne retrouves pas le mien, je t’emprunte le tien ! Ca te fera les pieds de murmurer ton propre nom quand tu me serreras contre toi.

Il rit. Ce sourire… Bref je m’égare. Comment retrouver comment je m’appelle ? Mon enfance, cherchons par là. Je fais un bonhomme de neige avec mon père au milieu d’un champ. J’ai six ans, et aucune mine ne se trouve là. Mon prénom non plus. Je dessine dans la marge de ma feuille de cours, j’ai treize ans. Des moutons, des étoiles, mais toujours pas mon prénom. Pas de mine non plus d’ailleurs. Le reste se brouille, ça y est, je me suis encore atomisée la cervelle. C’est peut-être mieux, la lucidité est la pire des tortures. Je ne veux plus savoir, plus jamais. Qu’on me cache ce que l’on veut me cacher, mon coeur ne supportera pas une nouvelle fois la terrible secousse du Vrai. Plus jamais je ne veux me rendre compte que mon bonheur est posé sur une base pourrie et rongée, qui menace de s’écrouler. Je n’ai ni nom, ni âge, ni début, ni fin, ni haut, ni bas.

En face de moi, un beau jeune homme aux boucles brunes me fait face. Il semble attendre quelque chose de moi. Je demande :

– Qu’est ce que vous attendez ?

Une ombre s’installe dans ses prunelles. Qu’est ce que j’ai dit ?

Comments
6 Responses to “Empire II”
  1. cyrius300 dit :

    Il n’y a rien de pire que le néant.
    A se demander si la vie n’est pas un leurre… un simple canular cosmique qui nous plonge dans l’illusion d’une identité propre à chaque individu. La lucidité de l’esprit, c’est la prise de conscience qu’un nom ne sert qu’à désigner les objets et les êtres. Une étoile se fiche du nom que l’homme lui a donné; puisqu’elle est simplement là, dans l’univers, sans se soucier de savoir si elle sera reconnue en tant que telle.
    Quoi que, sans mémoire, l’humanité n’aurait aucun sens. (Déjà qu’avec cette mémoire, elle en devient insensée.)
    Iecti nobis de nihilum, et nihilum revertamur.

    Tu vois, je peux être aussi déjanté que toi quand je m’y mets😉

    • Virginie dit :

      « Ton nom seul est mon ennemi. Tu es ce nom, tu es toi-même. Qu’est-ce qu’un nom ? Ce n’est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d’un homme.. Oh ! sois quelque autre nom !

      Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand il ne s’appellerait plus lui, il conserverait encore les chères perfections qu’il possède …

      Renonce à ton nom ; et à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière… »

      • cyrius300 dit :

        Très jolie définition dont je n’aurais pu surpasser son éloquence. Excuse-moi du peu de culture que je possède, mais de qui est-ce?

      • Virginie dit :

        Shakespeare lui même. La tirade de Juliette au balcon, je suis pas allée chercher très loin

  2. cyrius300 dit :

    Shakespeare?… Mais comment étais-je aussi stupide! Dire que j’ai un exemplaire de « Roméo et Juliette » dans ma bibliothèque, et que je n’ai même pas été fichu de me souvenir de ce passage. Il faut que je me rende à l’évidence: je suis un vrai poisson rouge. Ma mémoire est aussi déficiente que la leur, une fois mon tour de bocal culturel terminé.
    Il faut tout de même reconnaitre que je n’ai plus ouvert mes bouquins depuis des lustres: c’est simple, il suffit de les voir tous endormis dans ma bibliothèque, sous une pellicule de poussières. Mon apathie culturelle finira un jour par me condamner à l’enfer d’Alzheimer.

    • Virginie dit :

      Ne te condamne pas comme ça, les traductions sont multiples et on ne peut pas tout connaitre par coeur, grands classiques inclus. Et c’est une bénédiction, imagine que chaque bouquin nous reste gravé en mémoire mot pour mot, on ne les lirait qu’une seule fois et personne n’aurait le plaisir jubilatoire de relire un livre adoré. Alors moi je dis : merci l’oubli.

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